Un seul être vous manque… Dix ans déjà…


Au bout de Magnolia Lane, voie sans issue menant à l’Augusta National Golf Club, les limousines font le tour d’un important massif floral jaune vif en forme de sa célèbre image pour déposer à sa porte les invités du Masters.

Dans sa veste verte de tradition, un membre est toujours là pour les accueillir. Parmi eux, les vainqueurs passés qui, membres honoraires, ont tout autant l’obligation de se vêtir ainsi à l’intérieur du club. Le badge « Working Press » le permettant, j’ai souvent assisté à ce ballet continu, rêvant que Seve Ballesteros sortirait forcément de l’une de ces voitures pour être au second tour du Masters le 9 avril, jour de son anniversaire. Non, soixante-quatre ans plus tard, bien entendu, son nom n’apparaît plus sur les listes de départ, ni au tableau accroché à l’entrée du club-house indiquant les membres présents.
En mai, cela fera dix ans qu’il a rejoint le panthéon céleste des plus grands. Vous qui lisez ces lignes, pardonnez la familiarité que je m’autorise pour évoquer le souvenir de Seve, d’une amitié établie au fil du temps, de rencontres, de succès, d’échecs, d’interviews, de repas partagés, surtout dans les années suivant sa sortie du golf de compétition après un court passage manqué chez les seniors. Ainsi en allait-il de nos discussions éparses à Crans-Montana qu’il affectionnait particulièrement pour y venir depuis 1975 disputer et gagner trois fois l’Open Suisse, réussir un impossible sandwedge de légende, un exploit comme tant d’autres signés à Royal Lytham, à Palm Beach en Ryder Cup 1983 ou face à Faldo en Hennessy Cup 1978.
Voilà à quoi servaient les gestes mille fois répétés dans l’isolement de la plage de Pedreña, son village de toujours en Cantabrie au nord-ouest de l’Espagne. Des coups de toutes sortes appris avec un fer 3 barboté quelque part dans le club employeur de son père où il n’avait pas le droit de jouer, ce dont il ne se privait pas la nuit venue.
  Il s’appuiera sur cette même auto-culture pour sa révision du parcours du Golf Club Crans s/Sierre commandé par le président Gaston Barras. Il prendra tout son temps, me donnant ainsi quelques occasions de partager (parcimonieusement) ses idées et ses greens en assiette renversée qui allaient mettre Montgomerie dans tous ses états. Saint Andrews était aussi forcément de son carnet de visites. Entre deux officialités, lors de l’un des ses passages, un dîner était organisé par la banque UBS et son délégué Miguel Bétrisey, valaisan bon teint et caddie de Seve quand il était môme. C’était au dernier étage de l’Old Course Hotel. Assurant l’animation de cette soirée, après avoir plongé la salle dans le noir au dessert, je l’avais fait soudainement apparaître comme par magie au milieu des convives latino-hispaniques dans le plein feu d’un projecteur. « Qué sorpresa! Incréible! ». Emeute dans la salle, avant que je ne l’amène en voiturette taper une balle de partie en partie le lendemain sur l’Old Course, offrant plus tard à ce groupe un clinic spécial, suivi d’une remise des prix en hôte-maison tout sourire.
Autre souvenir plus personnel, ce pro-am où, arrivé à mon coup d’approche à 90 mètres du trou No 10, drapeau caché derrière une butte, il débarquait d’une voiturette sans prévenir, me disant sur un ton à ne pas contrarier comme si j’étais Monty: « Muy fácil, Felipe! Get the ball in the hole. Take your sand wedge and do it! ». Aussitôt dit, aussitôt fait. Jackpot! Et ce rire envahissant du « maestro »…

Quelques mois plus tard, nous en parlions encore lors d’un dîner entre amis au Baur-au-Lac à Zürich, conviés par Jaermann & Stübi, marque horlogère qui devait produire une collection de chronomètres aux boîtiers forgés dans l’acier d’une série de ses fers victorieux. Ce devait aussi être ma dernière rencontre avec un Ballesteros avenant, encore en forme, tentant d’oublier son dos récalcitrant comme toujours, juste avant le méchant épisode du début octobre 2008 quand il perdait connaissance en débarquant d’un vol à Madrid Barajas.

On apprenait plus tard la plus mauvaise nouvelle qui soit, avec cette grosse tumeur maligne au cerveau, comprenant que la vie ne lui ferait sans doute plus de cadeaux. Cela ne l’empêchait pas de continuer à s’immiscer dans l’évolution du golf, pointant du doigt les malfaçons, applaudissant au succès des siens, de Jiménez à Garcia, jusqu’à ce 7 mai 2011 où il ne pouvait que lâcher prise à 54 ans, pris en étau par de multiples trépanations, les chimiothérapies, et des jours improductifs trop épuisants, enrageant pour un mec de sa trempe, jamais dans le défaitisme
En cette semaine d’avril, Seve manque toujours autant à ses proches, ses amis et au monde du golf. Aujourd’hui, nous vivrions un bien meilleur moment s’il était là pour suivre la jeune garde des Spieth, McIlroy, Perez, Fleetwood et, bien entendu, son talentueux compatriote Jon Rahm. Bien calé sur son nuage, il n’en perd naturellement pas une miette, entre deux défis lancés à Payne Stewart, Arnie Palmer, Ben Hogan… Chaque année depuis 2011, le Masters et Augusta lui rendent encore un bel hommage, avec malheureusement moins d’émotion, Seve Ballesteros étant le champion d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaitre. Pour ce qui me concerne, son golf, son génie, son sourire sont des lumières pas du tout prêtes à s’évanouir. PPH