Woods enfin libéré


Jamais depuis ses dix-huit ans, Tiger Woods n’avait exprimé sa joie de gagner d’une façon aussi exubérante et sonore, émotionnelle, gestuelle.

Entendu de Singapour à San Francisco

On a dû entendre le vacarme du public reconquis jusqu’à Atlanta, jusqu’à New York ou San Francisco. Jamais aurions-nous apprécié de nous trouver ailleurs qu’à Augusta et ne pas être au contact du 15e tournoi majeur remporté par Tiger Woods au Masters. Onze ans d’attente! Enfin, enfin, il est à nouveau là où il n’aurait jamais dû se diluer. Le golf avait besoin de lui, de son talent, de son génie. Jamais l’a-t-on vu ainsi. Woods sait d’où il revient. C’est rien de le dire.

La quarantaine peu joyeuse, des opérations en série aux  genoux et au dos sans succès, le cantonnaient à faire juste de la représentation. Pour le titulaire de 80 succès sur le PGA Tour, de 14 majeurs, l’os était difficile à ronger. Puis un toubib-miracle trouve le contre-poison pour enfin remettre sa colonne en ordre de marche après quatre années de tâtonnements. Et le voilà de retour petit à petit, à faibles doses. Il travaille le petit jeu, le putting, les grands coups, rejoue en tournoi, se dit que, peut-être, il y a une vie après une longue disette estampillée Grand Chelem. Dés lors, il flirtait autour d’une victoire majeure comme à l’Open Britannique et au PGA Championship en 2018 juste perdus, gagnait un tournoi d’importance à East Lake pour la Fedex Cup. Mais, avant ou après, il y avait toujours une pièce du puzzle manquante à chaque sortie, comme cette année, aux deux premiers tours à Augusta où son putter n’était pas très coopératif, ses scores étant rattrapés par les autres atouts de son jeu.
Comment cet exceptionnel bout d’histoire s’est-il écrit? Dimanche matin, le départ du 4e tour est donné à 7:30 avec trois heures d’avance sur les habitudes.

Retrouvailles: Francesco Molinari, vainqueur du British Open 2018, devant Woods

La météo annonçant un après-midi désastreux entre tornades et déluges, il valait mieux, en effet, de s’en passer et ne pas finir lundi. A cette heure-là, la lumière fait encore dans le demi-ton et la petite laine est supportable. Partant du No 1 et du No 10, le chapelet des 62 concurrents s’égrène trois par trois. On attend les cadors pour 9:20 et LA question est récurrente. En dernière partie, de Molinari (-13), Finau (-11), Woods (-11), qui endosse la veste verte ce soir? Finau vite éliminé par les avis, on en était à 50/50 pour les deux autres, les fans du leader Molinari mettant en avant son jeu solide, sans erreurs, les tenants de Woods pour t/son golf retrouvé, sa faim de cette victoire majeure qui le snobe depuis onze ans…. Pendant les sept premiers trous, les joueurs de tête perdent un coup, le regagnent au trou suivant, mais pas de bouleversement sérieux. Un enseignement cependant: Molinari est toujours en tête à -13 avec un coup sur Woods, deux sur Finau et Koepka. Et, venant pimenter ce concours, voilà que les intercalaires du PGA Tour se montrent agressifs. Schauffele, Day, Simpson, Cantlay (du tour canadien) viennent se mêler de ce qui ne devrait pas les regarder, Schauffele et Cantlay passant même en tête. Mais c’était trop demander. 

49 trous sans bogey, puis sur un premier double au No 12, Francesco Molinari s’est perdu

En suivant de plus près le parcours de Molinari, on s’était déjà rendu compte qu’il avait sauvé quelques pars sur l’aller. Ce n’était pas le bonhomme de la veille. Woods, lui, retrouvait l’éclat de son putting et, au No 9, déroulait un long putt irréel se jouant des contours d’un green des plus difficiles. Puis, s’écartant de la piste au No 10, il connaissait quelques difficultés sur son drive, Finau et Molinari aussi sur leurs approches.
La nervosité s’invitait maintenant avec insistance et se faisant remarquer au No 12, le par 3 dont la liste de victimes est presqu’un Who’s who du golf. Cette fois, Finau et Molinari vont à l’eau sur des coups indignes de leur calibre, sortant du green lessivés et Woods de se retrouver seul en tête (-13) au  No 15 sur un birdie qui aurait pu s’écrire eagle.
Devant, les prétendants furtifs, dont Day, Simpson, Koepka, s’essoufflent quand Woods, avec toute sa connaissance millimétrique du No 16, pose son fer 8 largement au-dessus du trou, laissant la contre-pente faire le boulot pour amener doucement la balle à quelques centimètres du trou. Nouveau birdie et deux coups d’avance avec deux trous à jouer, la messe est dite.

Ce Masters fera date. Quand un concurrent dans la quarantaine enlève un tel titre, on en est déjà ébaudi. Voyez Jack Nicklaus qui, à 46 ans, est venu s’attribuer son 18e titre majeur en clôture de sa carrière professionnelle. Mais là, à 43 ans, Tiger Woods se fait dieu. Après les onze longues années d’attente, d’interminables moments de souffrance, honni par la  bien-pensante amérique pour les frasques de sa vie privée, Tiger Woods vient de prendre un pied géant, un plaisir dont n’avons aucune idée, en remportant ce 83e Masters Tournament, son 5e titre à Augusta 14 ans après le 4e. Si vous voulez notre avis, les majeurs peuvent se faire du mouron. L’impossible défi d’hier – égaler, voire dépasser les 18 majeurs de Nicklaus – est remis en route, en commençant par le PGA Championship en mai à Bethpage (New York) où il a gagné un US Open en 2002, et à Pebble Beach en juin, là où il avait pris quinze coups d’avance sur le second à l’US Open 2000, un record. PPH


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